Hétérotopies 95200 / Projet

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Hétérotopies 95200

C’est à partir du concept d’hétérotopie que nous avons travaillé au semestre de printemps pour imaginer la transformation de la substance construite de Sarcelles. En effet, le concept foucaldien résonne particulièrement avec ce grand ensemble de la taille d’une ville – 12 000 logements construits en vingt ans dans le nord du Grand Paris. Tant par sa taille que par la cohérence formelle de ses différentes parties, la ville de Sarcelles se distingue de nombreux grands ensembles qui sont l’archétype de la “ville dortoir”, par le fait qu’elle est une ville moderne réalisée, vivante, polyfonctionnelle, multiculturelle et construite dans une durée.

Les architectes du projet, Roger Boileau (1909-1989) et Jacques-Henri Labourdette (1915-2003), appartenaient à une tradition d’architectes modernes qui, à l’instar de Fernand Pouillon (1912-1986), avaient été formés par le pionnier du logement moderne Eugène Beaudoin (1898-1983). Cette tradition se caractérise par un intérêt, très singulier dans le contexte de la Modernité, pour la précision de la relation entre les pleins et les vides, entre les bâtiments et la qualité des espaces qu’ils produisent entre eux, et un goût pour les espaces délimités. Une qualité que l’on retrouve à Sarcelles, comme dans les réalisations de Fernand Pouillon, telles que l’ensemble de logements du Point du Jour à Boulogne, que Boileau et Labourdette ont achevé après l’incarcération de leur auteur.

Un regard attentif aux qualités matérielles et sensibles existantes a été le point de départ de notre recherche de projet. Depuis de nombreuses années, l’Agence Nationale de la Rénovation Urbaine (ANRU), est en charge de l’aménagement des quartiers de grands ensembles français. Mue par une incompréhension crasse des attendus de la ville moderne et aveugle à toute reconnaissance de ses qualités ou potentiels, l’ANRU manie l’arme de la démolition à tout va, guidée par une idéologie rétrograde et la haine de l’architecture et de l’urbanisme moderne qui vont avec. À Sarcelles, notamment, elle a démoli des immeubles construits en pierre de taille – le système constructif d’une grande partie de la ville – pour les remplacer par des plots en béton isolés par l’extérieur, sans aucun égard pour les coûts, tant sociaux qu’environnementaux d’une telle politique. 

Notre travail de studio vise clairement, comme nous l’avons déjà fait l’an dernier, à proposer des alternatives à la démolition en exprimant tout le potentiel qu’ont ces bâtiments et ces formes urbaines, sans pour autant ignorer leurs limites. La mise en oeuvre d’une alternative à la démolition tout autant pour célébrer l’économie des moyens au sens large, sans laquelle nulle oeuvre valable ne peut advenir, que pour préserver les ressources, et souligner la qualité et la valeur culturelle de ces construction existantes, témoignage d’une époque où les pouvoirs publics investissaient massivement pour que chacune et chacun ait un logement digne. Nous avons projeté des transformations qui amplifient le caractère hétérotopique des lieux. Contrairement au premier semestre, où nous avions envisagé la création d’un habitat à destination de communautés ultra‑spécifiques, il s’agit ici de penser des lieux de vie, certes toujours avec une organisation spatiale précise et des usages spécifiques, mais capable de bénéficier et de s’adresser cette fois au plus grand nombre. Ce faisant, nous avons réfléchi aux tensions fertiles qui se nouent entre la spécificité de l’espace domestique et sa capacité à accueillir des habitants encore inconnus, qui est au cœur de la conception du logement : « La maison à loyer est le lieu commun de l’architecture, lieu commun qui doit briller par le sens commun. Elle doit convenir à la foule, non à la façon d’une mode éphémère, mais à titre d’installation invariablement confortable et décente. »1 écrivait déjà César Daly, théoricien de l’haussmannisme, au milieu du XIXe siècle. 

Les hétérotopies de Sarcelles ne requerrent plus une appartenance à une communauté spécifique (le retrait du monde commun pour faire apparaître de nouveaux mondes en propre), mais remettent en jeu un mouvement d’ouverture et de reconquête d’un monde en partage. 

Concrètement, nous avons exploré l’hypothèse d’un bâtiment transformé par l’hypertrophie positive d’un de ses usages domestiques. Que serait un logement informé, avant tout, par l’imaginaire et les nécessités de la chambre à coucher? Ou par l’imaginaire et les nécessités de la cuisine? De la salle de bains? Du séjour? Et ainsi de suite. Mais aussi, que serait un bâtiment entier conçu suivant de tels principes? Un prétexte pour repenser, réévaluer, remettre en cause, la question de la fonctionnalité ou de la mono fonctionnalité, d’une part, mais aussi de devenir plus conscientes et conscients des imaginaires et nécessités attachés à chacune des pièces de l’habitation conçue de manière traditionnelle. Le tout croisé avec la vie et la question du logement, de ses usages, et des structures familiales qui les occupent, etc. 

Nous avons imaginé ainsi les implications concrètes de tels changements à travers l’étude d’un bâtiment représentatif de la substance construite de Sarcelles afin de créer de nouveaux standards spatiaux, typologiques, et sociaux.

 1 César Daly, L’Architecture privée au XIXe siècle sous Napoléon III, t. 1 et 2, Paris, 1864, p. 17.

Team
Unit:
TEXAS
Teachers:
Eric Lapierre
Assistants:
Tanguy Auffret-Postel, Thibaut Pierron, Mathilde Marie Thiriot
Infos
Year:
2025
Period:
Spring
Category:
Semester Project
Topic:  
Architecture, Housing
Copyright:
CC BY Licence
Permalink
livingarchives.epfl.ch/projects/7290/heterotopies-95200-projet/