Matière Ultime
Après le recyclage et l’incinération, les résidus de nos biens de consommation deviennent une matière qui semble venir d’une autre planète. Ils forment l’archipel d’une nouvelle strate géologique. Avant que les civilisations futures y trouvent la couche sédimentaire de l’anthropocène, ce mâchefer issu des hauts fournaux peut-il nous informer sur l’impact de nos modes de vie sur le territoire ?
Exposition commissionée par le bureau Raum 404 et Archizoom.
Introduction
Des hauts fourneaux des usines d’incinération naissent des objets qui semblent venir d’une autre planète. C’est le mâchefer, résidus de nos biens de consommation, que les travailleureusesx de l’usine du Bois de Bay près de Genève appellent les monstres.
En fin de processus de recyclage, les matériaux des ordures ménagères peuvent encore être fractionnés et économiquement valorisés. Néanmoins, de ces différentes opérations, il reste toujours des volumes colossaux de matière incinérée : objets hiératiques, conglomérats ou fine poussière. Cette Matière Ultime retourne à la terre, abandonnée sous des bâches plastiques.
Pour produire les objets et les constructions qui nous entourent, une matière première doit être extraite, transformée et déplacée. Ces opérations consomment de l’énergie à chaque étape. En fin de vie, nos objets sont à nouveau transportés, puis recyclés et dégradés dans le meilleur des cas. L’énergie contenue dans les matériaux peut être libérée par combustion, puis redistribuée dans les réseaux de chauffage à distance. Les déchets sont ainsi hautement valorisés et métabolisés dans le fonctionnement de nos villes et de nos sociétés. Ils sont un composant peu visible mais considérable de l’organisation urbaine.
Observer le stade ultime de la matière, c’est prendre conscience de l’impossibilité d’un recyclage parfait et de la réutilisation infinie de la matière. C’est en comprendre son incessante croissance, son parcours et son incidence sur le territoire.
Scénographie
En réaction à la métropolisation du globe, le groupe italien Archizoom Associati imagine en 1969 une utopie critique : reflet de l’état contemporain de l’urbanisation homogène des villes et des campagnes. Ils projettent un nouveau mode de vie sur un territoire totalement anthropisé, sans limite, la No-stop City.
La scénographie de l’exposition reprend ce principe d’un paysage homogène en expansion perpétuelle. Une taxonomie de mâchefer tapisse l’espace d’exposition : les pièces y gravitent, classifiées selon leurs degrés respectifs de transformation. Cette matière est visualisée sur le paysage suisse par une cartographie de son impact spatial et par des photographies de lieux d’ensevelissement.
Cette stratégie de l’excès fait remonter à la surface l’archipel d’une nouvelle strate géologique bien réelle. Si les civilisations futures pourront y trouver la couche sédimentaire palimpseste de l’anthropocène, il nous semble nécessaire de montrer cette matière pour mieux se représenter l’impact physique de nos modes de vie sur le sol et notre environnement. Cette conscience est, selon nous, une condition essentielle de projet, dont on ne peut plus faire l’économie au 50ème anniversaire de la publication de The Limits To Growth par le Club de Rome.